Esfahan, un centre historique entre lieu de contrôle et foyer des «non-movements»

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  En réponse à un contrôle extrême des espaces publics par l’Etat -la république islamique-, une partie du peuple iranien développe des stratégies, des habitudes pour retrouver des lieux hors de contrôle, assimilables à des espaces publics comme il en existait avant la révolution de 1979.

Ces lieux peuvent prendre des formes différentes et sont évoqués dans certains films : 
Dans Persepolis, sont montrés trois lieux particulièrement intéressants : le foyer comme lieu caché des autorités où sont organisés fêtes et dîners alcoolisés, le sous-sol lieu de production de l’illégalité où l’un des protagonistes produit de l’alcool. Enfin, le troisième lieu montré est l’ensemble des toits et les réseaux parallèles de circulations qu’ils créent, notamment dans la ville de Téhéran. Les toits prennent alors la fonction des espaces publics, les iraniens s’y retrouvent, y dorment; installent des ponts pour circuler entre les différents blocs d’habitation.
Taxi Teheran présente autre type d’ersatz d’espace public. Dans ce docu-fiction, le réalisateur Jafar Pahani prend le rôle d’un chauffeur de taxi afin de révéler les activités et les usages liés aux taxis. Véhicules et habitacles devenant de véritables lieux de sociabilité, de commerce illégal et d’échanges entre étrangers puisqu’en Iran les taxis sont partagés. 

Pourraient s’ajouter à ces exemples, des typologies de lieux présentes dans les quartiers et centres traditionnels des villes iraniennes. Les ruelles étroites, les allées tortueuses des bazaars, les cafés aux centres des caravansérails, les sous-sols et les toits des maisons traditionnelles…

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Esfahan

Le cas particulier de la ville d’Esfahan illustre ces propos. Comptant aujourd’hui deux millions d’habitants, elle est la troisième plus grande ville d’Iran. Entourée de paysages désertiques, la ville s’est développée sur les rives du Zayandeh Roud.

  • Quatre grandes périodes dans le processus d’urbanisation de la ville :

. Une première jusqu’à la fin du XVIème siècle. La ville est installée sur une oasis permettant un développement important de l’agriculture. De plus elle se trouve au croisement des routes traversant l’Iran du Nord au Sud, d’Est en Ouest; des routes commerciales entre la Chine, l’Inde et l’empire ottoman (dont la route de la soie) et entre le golfe Persique et la Russie. Ainsi le développement de la ville se fait autour de caravansérails, pour accueillir marchands et marchandises de passage. Autour desquels se développe un premier bazaar couvert.

. Une seconde jusqu’au début du XVIIIème siècle . La ville connaît son âge d’or : le Shah Abbas le Grand, de la dynastie séfévide, délaisse la capitale, Qazvin, pour bâtir Esfahan, la cité qui représentera son règne. Il fait construire un système de circulation de l’eau. Il en fait alors un joyau mêlant architectures islamique et perse. De nombreux édifices somptueux sont érigés dans toute la ville : mosquées, minarets, palais, madrasas (écoles coraniques) ainsi que de nombreux jardins. Un nouveau bazaar est construit, linéaire et radial, il s’oppose à l’ancien bazaar qui s’était développé de manière organique.
En 1722, la ville perd son statut de capitale et est partiellement détruite.

. Plus tard, Reza Chah appliquera son programme en 1925 de « modernisation de l’Iran ». Une trame de larges boulevards est construite à Esfahan comme dans toutes les grandes villes d’Iran à cette époque. Les boulevards sont percés à travers le tissu urbain existant. Le centre historique est donc composé d’architectures datant du temps où l’activité de la ville dépendait de lieux comme les caravansérails et du bazaar. S’y sont ensuite ajoutés les éléments de la « ville paradis » voulue par le Shah Abbas le Grand.

  • Deux éléments phares de cet urbanisme composé 

La Place Naghsh-e Jahan, joyau du Shah Abbas le Grand

La place est par son histoire un lieu important dans la ville mais aussi dans la symbolique, représentative du pouvoir, de la religion et de la culture iranienne: il s’agit d’une façade de l’Iran pour les touristes nombreux (qu’ils soient iraniens ou étrangers). Ceci justifierait la forte présence de la police des moeurs sur la place, qui veille à ce que les lois du régime soient respectées. Cependant se côtoient les usages locaux et ceux apportés par les touristes. Ceci génère alors des frictions culturelles.
Ces frictions, cette reconnaissance d’altérité provoquée par le tourisme sont déclencheurs de non-movements

Théorisés par Asef Bayat, ils sont ce qui permet d’établir un changement dans la société sans passer par la révolution et les manifestations de masse. Les non-movements génèrent des changements issus de logiques intrigantes, liées à un mélange de facteurs internationaux, structurels, «coincidentaux», psychologiques et non obligatoirement issues des régimes précédents. 
Asef Bayat distingue tout d’abord les non-movements des mouvements sociaux, qui sont ceux que l’on retrouve dans les sociétés occidentales et définis comme «la contestation organisée, durable et consciente face aux autorités existantes». Ces mouvements sont souvent organisés et guidés par certaines idéologies, le vocabulaire d’action et communication est comparable entre tous les mouvements et un système d’organisation interne établit des «leaders».Le non-movement quant à lui, est une action collective d’acteurs non-collectifs orientés vers l’action plutôt que l’idéologie. Ces acteurs sont silencieux (puisque les requêtes sont individuelles plutôt que unies et groupées). Et ils pratiquent leurs revendications malgré les interdictions. Les non-movements sont des actes ordinaires du quotidien. Ils ne sont pas une politique de contestation ni de protestation mais de pratique.
Il explique aussi que les non-movements au Moyen Orient représentent la mobilisation de millions de subalternes, les catégories sociales pauvres, les femmes et la jeunesse. Les populations pauvres qui construisent leurs abris dans l’espace public, se raccrochant aux réseaux d’eau et d’électricité ou encore étalant leur marchandise sur les trottoirs; les femmes qui se rendent à l’université, travaillent et font du sport en public; les jeunes qui s’habilent comme ils le désirent, écoutent leurs propres choix musicaux et investissent différents espaces comme ils le souhaitent…
La puissance du non-movement réside dans la multitude d’acteurs conscients ou non de pratiques contestataires. C’est la réaction indirecte, commune (mais non concertée) et simultanée d’un grand nombre de personnes, aux normes et règles dans la société. Ces pratiques ne sont pas celles de groupes de personnes unies agissant en marge de la politique, mais ce sont des pratiques répandues et courantes de la vie quotidienne pratiquées par des millions de personnes éparses, fragmentées plutôt qu’associées dans un mouvement défini. La pression établie sur les acteurs «adverses» est alors plus subtile.

Ainsi, dans un contexte de démonstration de pouvoir et de surveillance de la société, Naghsh-e Jahan peut s’avèrer être malgré tout, un lieu de reconnaissance et de création de gestes et usages, porteurs d’une puissance politique. Des actes quotidiens comme la manière de se vêtir, de se comporter prennent une valeur démonstrative dans un site fréquenté par autant de personnes.

Le Bazaar

Les usages et les pratiques du Bazaar d’Esfahan, très lié géographiquement à Naghsh-e Jahan, sont quant à eux bien différents. La morphologie du bazaar permet l’informel, contrairement à la place qui à ciel ouvert et vaste, est totalement exposée et laisse à voir tout ce qui s’y déroule, le bazaar est sinueux, couvert, comme un dédale riche en recoins abritant ainsi les usagers et leurs pratiques. L’activité y est si intense, grouillante, les usages si nombreux, que tous ne sont pas détectables. Ainsi, c’est un lieu propice à l’inégalité ou tout du moins à des usages informels. Et on l’imagine comme un vivier de non-movements

Un autre point important caractérise le bazaar : c’est sa fréquentation par des femmes. Dans une étude menée en 2007 par Mina Saïdi-Sharouz à Téhéran, ayant comme intitulé «Mobilité des Femmes à Téhéran», est démontré que la majorité des déplacements faits par les femmes en dehors du domicile et à pieds a pour motif les achats du quotidien. Même si une grande partie du bazaar d’Esfahan s’adresse au tourisme, une autre partie reste adressée aux populations locales et les achats sont un des moyens qui permettent de légitimer la présence des femmes dans l’espace public, justifier leur sortie de l’espace domestique. C’est donc aussi un moyen de légitimer leur présence durant la transition entre le domicile et le bazaar : dans la rue, dans les transports en commun. Ceci peut sembler anecdotique mais au contraire, l’espace public n’est pas destiné aux femmes, d’autant moins si elles circulent seules.

Et aujourd’hui ?

D’autres lieux d’urbanisme ancien, d’architectures traditionnelles en Iran permettent un contournement de la surveillance du régime, ainsi à Yazd, dans le quartier de Fahadan, entre les ruelles étroites et tortueuses se trouvent les hôtels particuliers et les maisons traditionnelles, aux architectures enterrées et renfermées sur elle-même pour se protéger du soleil et du climat. Ces ruelles et maisons sont aujourd’hui d’éventuelles protections pour qui serait à la recherche de discrétion.

Ainsi, les tissus urbains des villes anciennes peuvent être en Iran le foyer de revendications silencieuses voire inconscientes; quand l’urbanisation réalisée aujourd’hui, plus moderne, permet un contrôle plus grand des populations.

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Bazaar de Esfahan

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 . Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, Persepolis, 2007 
. Jafar Panahi, Taxi Teheran, 2015 
. Asef Bayat, Life as Politics, How Ordinary People Change the Middle East, Amsterdam University Press, 2010
. Mina Saïdi-Sharouz, France Guérin-Pace, La mobilité quotidienne des femmes dans la ville de Téhéran : entre visibilité et invisibilité, Revue L’espace Géographique, 2011 
. Darab Diba, Philippe Revault, Serge Santelli, (préf. Henri Stierlin), Maisons d’Ispahan, Paris, Maisonneuve et Larose, 2002

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