Quand la ville moderne «fuck the context»

La ville moderne s’est initialement développée autour d’opportunités notamment politiques qui permirent de définir un cadre juridique favorable aux interventions urbaines d’ampleur. Les grands travaux d’Haussmann à Paris ou l’extension de Barcelone, théorisée par Ildefonso Cerda, en fondent les grands principes.

Le caractère «urgent» de la redéfinition des villes marque le basculement d’un urbanisme traditionnel hérité d’une démarche incrémentale basée sur des pratiques et des traditions, à un urbanisme moderne et planificateur qui s’avère être, bien souvent, un modèle d’interventions «hors sol» et décontextualisées.


L’urbanisme décontextualisé en réponse à l’urgence hygiéniste :
l’exemple du «grand pari» d’Haussmann

Au XVIIIè siècle, Paris est encore une ville médiévale. Sa superficie équivaut aux six premiers arrondissements actuels (1). Son extension se limite à l’enceinte des fermiers généraux qui inclue 7 802 hectares pour une population qui passera de 600 000 à 950 000 habitants en moins de cinq ans !
Cette importante croissance démographique est due à la révolution industrielle qui provoque rapidement un exode rural massif. L’essor de l’industrie et du machinisme offre de nombreux emplois dans la ville qui accueille ainsi une vaste population ouvrière qu’il faut impérativement loger.
La ville n’a alors pas changé depuis un demi siècle et se congestionne (2). Malgré l’entrée en vigueur de quelques décrets destinés à homogénéiser les constructions, comme les lettres patentes du 28 août 1784, les immeubles, entassés les uns sur les autres, demeurent trop hauts par rapport à la faible largeur des rues et empêchent la lumière de pénétrer dans la capitale. De plus, la pollution de l’air s’amplifie, il devient presque irrespirable. Les poussières toxiques et les gaz industriels, dus aux nombreuses usines avoisinantes, assombrissent le ciel parisien.
Les rues, sans trottoirs et non entretenues, sont le support d’une circulation chaotique, issue de la multiplicité des moyens de locomotion modernes (3). Impraticables et dangereuses elles constituent dès lors la plus forte problématique de la ville.

Les conditions de vie dans la capitale sont désastreuses et représentent un véritable danger pour les parisiens.

Eugène Atget. Photographe. Cul-de-sac Fiacre, 81 rue Saint-Martin (4e arr.) 1911

«Paris est un immense chantier de putréfaction où la misère et les maladies travaillent de concert, où, sur sept petits enfants, il en meurt quatre dans l’année.»
Jean-Marc Larbodière, «Haussmann à Paris Architecture et urbanisme Seconde moitié du XIXe siècle», Editions Massin, 2012.

L’intervention d’Eugène Haussmann, au service de Napoléon III, est alors légitimé par les discours hygiénistes alarmistes qui prônent l’ouverture des espaces urbains à la lumière et la circulation de l’air. Le cas désespéré de Paris doit être planifié rapidement et avec hardeur pour espérer sauver la ville.
Haussmann entend bien faire évoluer la société par la transformation progressive de l’espace urbain et des techniques au sein de la ville : les utopies sociale et politique se réaliseront donc à travers l’utopie technique (4).
Ce changement radical d’ambitions pour la ville a générer un nouveau modèle de planification, plus absolu, plus extrême et faisant fi de la ville existante.
Fort de sa légitimité d’intervention aussi bien morale que juridique et politique, Haussmann semble bien être l’instigateur d’un urbanisme de rupture : se dessinent alors les prémices d’un «fuck the context» assumé et égérie d’une nécessité fonctionnaliste.

«Cet éloignement de la pratique, du chantier qu’est la ville, parallèlement à l’affinement de l’approche théorique, devenue elle-même de plus en plus rigoureuse dans son argumentation, conduit l’urbaniste à perdre une tradition liée aux pratiques.»
Bernardo Secchi, « Première leçon d’urbanisme »


«Fuck the context» une idéologie aux conséquences multiples et mises en évidence par le post-modernisme

L’urbanisme moderne s’articule autour d’une véritable véhiculation des modèles, des types et des principes.

«Chez Unwin comme chez Berlage, la tradition classique et l’influence d’Haussmann se manifestent à la fois au plan des principes […] et au plan des moyens […] .»
Philippe Panerai, Jean Castex, Jean-Charles Depaule, « Formes urbaines de l’îlot à la barre »

Il s’étend également sur une vaste période et constitue un héritage identifiable mais également hétéroclite au coeur des villes.
Des grandes «tranchées» urbaines haussmanniennes ont découlé les plans d’extension de Barcelone ou d’Amsterdam : la définition de l’espace public à ouvert la réflexion à l’échelle de l’îlot.
Loin des problématiques des villes nouvelles de faible densité et excentrées, la ville dense voit s’agréger à son tissu urbain de nouvelles formes architecturées, fortes et compactes, prenant place sur de larges îlots grâce au remembrement parcellaire. L’urbanisme de dalle, apologie de la ville architecture, progressiste et techniciste, est né de l’héritage volontariste et «hors sol» de la démarche fonctionnaliste de la ville moderne légitimé par les grands principes de la Charte d’Athènes. Plus que jamais cette forme urbaine matérialise une négation profonde du contexte spatial, topographique, architectural et urbain dans lequel elle s’insère.
De la tabula rasa à la tabula nueva, les opérations parisiennes telles que la dalle du Front de Seine, Maine Montparnasse (15ème arr.) ou le quartier des Olympiades (13ème arr.), refont la ville en déconnexion avec son niveau de référence.

City of the Future. Harvey Wiley Corbett

«Passé un certain volume critique, toute devient un monument, ou, du moins, suscite cette attente de par sa seule taille, même si la somme ou la nature des activités particulières qu’elle abrite ne mérite pas une expression monumentale […]il se contente d’être lui-même et, du seul fait de son volume, ne peut éviter de devenir un symbole-vide et ouvert à toute signification[…].»
Rem Koolhaas, « New York Délire »

De même, la reconstruction d’après-guerre, au milieu du XXè siècle, légitimé par l’urgence du relogement de masse, produit de nombreuses formes architecturales sous l’archétype basé sur la technologie du «chemin de grue». Accompagnées d’un urbanisme hygiéniste, dense mais ayant pour leitmotiv la faible emprise au sol, abandonné à la nouvelle domination automobile, cette forme connue aujourd’hui sous l’appellation «grands ensembles» symbolise les dernières interventions fortes de la ville moderne. L’industrialisation de la construction atteint ici son apogée dans l’empressement et la conception à court terme.
Il n’est pas question ici de questionner en profondeur la légitimité de cette intervention, mais il doit être noté le rôle déraisonnable des pouvoirs publics à ne pas avoir pris en compte la faible pérennité de ce modèle face à l’évolution effrénée des techniques et technologies durant la seconde moitié du XXè siècle.

La production de la ville moderne, fonctionnaliste et évolutive, provoquera donc de nombreuses critiques.

La Team X, issue de ce même mouvement, consommera rapidement son divorce avec les grands principes rationalistes et fonctionnalistes du Corbusier. On commence alors à mettre en évidence le lien intrinsèque entre architecture et urbanisme. De même, là où l’intérêt général légitimait chaque intervention, on repense davantage le «bien commun» (5) pensé sous les traits de la protection d’un héritage partagé. Le temps n’est plus à l’urgence mais tourné vers la pensée de la conception contextualisée. La société doit retrouver ses repères et sa place dans un urbanisme conscient et une architecture parlante (6).

Team X

«[…] il faut préalablement détourner l’architecture des finalités utilitaires que lui impose l’urbanisme moderne et récuser les valeurs dominantes de la bourgeoisie.»
Philippe Simay , «Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes»

Le mouvement situationniste, quant à lui, dénonce la paupérisation (et bientôt la ghettoïsation) de la ville moderne d’après-guerre. Le confort, tel que prôné par les moderniste, n’est alors plus valorisable car il complaît l’homme dans son espace, le rend passif et conduit la ville dans son modèle d’exclusivité, d’isolement et de catégorisation des citoyens. Sous l’influence de Guy Debord et Henri Lefebvre, le mouvement ouvre la voie vers la recherche d’espaces flexibles, adaptables et résilients. Le «droit à la ville» théorisé par Lefebvre symbolise la reconquête des citoyens de leur espace urbain en ce qu’ils le font vivre et y participent.


La ville contemporaine est-elle si différente de la ville moderne ?

Le malaise de la modernité, théorisé par Bernardo Secchi ouvre, aujourd’hui encore, le débat sur l’héritage de la ville moderne.

«Le « plan masse » conçu comme une œuvre stable et définitive n’est plus le but ultime. Chaque fois que cela est possible, la réutilisation de ce qui existe, qu’il s’agisse d’élément de géographie, d’infrastructures ou d’édifices, permet d’installer dans la longue durée les mutations des territoires, de diffuser dans le temps les effets du renouvellement, sans effets de rupture trop accentués.»
Frédéric Bonnet, «Durées : pour une métamorphose douce»

Rem Koolhaas désoriente et indigne le monde spécialisé de l’architecture et de l’urbanisme en prononçant cette phrase : «fuck the context». Mais peut-on dire, aujourd’hui, que la ville est conçue de manière si différente?

Prenons le modèle de la ZAC : entité juridique liée à une temporalité de projet, un périmètre définit d’intervention et une maîtrise d’ouvrage.
La politique de ZAC du début des années 90’ et 2000, a longtemps fonctionné par «tabula rasa», il s’agit bien de FAIRE VILLE. Niant l’histoire, même récente, des territoires, les ZAC ont eu pour effet de délocaliser les activités artisanales et les petites industries en place au profit de l’habitat, des services et d’activités tertiaires ou présentielles. Cette action a alors automatiquement reporté les activités dans de nouvelles zones, accentuant l’artificialisation des sols à l’écart des espaces habités sur des territoires agricoles et créant de nouveaux «entre-soi» économiques.
Si l’on peut constater une légère amélioration depuis quelques années, la ZAC n’en reste pas moins un fragment de territoire définit dans lequel des sous-entités nouvelles et existantes doivent cohabiter. De grandes questions se posent alors :
Comment créer du lien au sein d’un tissu fragmenté et au-delà? Comment fait-on la ville dans la ville?

Plus que jamais, la ville contemporaine a besoin de mixité (sociale, économique, urbaine) et de trouver de nouveaux équilibres. Elle semble aujourd’hui renier le zoning, héritage du modernisme, et se tourner vers la cohabitation spatiale et programmatique. J’en tiens pour preuve la thématique des deux dernières éditions du concours Europan «villes productives».

Publication Europan 14

«La transition productive écologique a besoin de considérer les synergies – plutôt qu’une pensée dualiste – entre écosystèmes, entre biotopes et artefacts, entre fonctions et usages, entre citoyens… Créer la synergie entre ces éléments est une autre façon de penser et faire la ville pour anticiper et responsabiliser les responsables urbains autour de l’environnement et de la vie.»
Europan 2015

Le traumatisme de l’urbanisme moderne, dont la nécessité n’est pas ici discuté, doit laisser place à de nouveaux outils d’aménagement de nos territoires. Si nous avons abandonné la diffusion d’archétypes pour leur manque de résilience et de souplesse, il semble que de nouvelles tendances plus flexibles et adaptables soit aujourd’hui émergeantes et prennent la forme de «boite à outils».

L’urbanisme contemporain serait donc davantage un urbanisme de méthode que de modèle.

1. soit 1/3 de sa surface d’aujourd’hui

2. on recense parfois jusqu’à 20 personnes vivants dans 25 m2

3. bicyclette, hippomobile, automobile…

4. comme la technique représente le progrès, la société est vouée à s’éduquer d’elle-même naturellement dans ce sens et à devenir «meilleure»

5. notion anglo-saxonne qui désigne le bien-être ou le bonheur d’une société ou de ses membres

6. Alison et Peter Smithson (Team X) entendent «réhabiliter la dimension humaine dans l’architecture» à travers le mouvement du New Brutalism qui met en valeur la vérité du matériau


Bibliographie

Rem Koolhaas, « New York Délire un manifeste rétroactif pour Manhattan », Editions Parenthèses, 1978.
Walter Benjamin, «Paris capitale du XIXe siècle, le livre des passages», Les éditions du cerf, 2000 – édition originale, Das Passagen-Werk, 1982.
Philippe Panerai, Jean Castex, Jean-Charles Depaule, « Formes urbaines de l’îlot à la barre », Collection Eupalinos, Editions Parenthèses, 1997.
Bernardo Secchi, « Première leçon d’urbanisme », Collection Eupalinos, Editions Parenthèses, 2000.
Philippe Simay , «Une autre ville pour une autre vie. Henri Lefebvre et les situationnistes», Métropoles, 2008.
Frédéric Bonnet, «Durées : pour une métamorphose douce», Tous urbains (N° 7), 2014.

Noémie Mallet _ 27.10.2019

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