Entre destruction et patrimonialisation : le grand flou autour des grands-ensembles

La cité des Courtillières à Pantin par Émile Aillaud © Cité de l’architecture

L’exemple récent du serpentin d’Emile Aillaud à Pantin est symptomatique du flou qui entoure le sort des grands-ensembles1 ; si certains élus prônaient une destruction partielle afin de renouer avec des formes urbaines plus modestes, cet ensemble a finalement été classé en tant que patrimoine du XXe siècle, avant de finalement connaître une coûteuse réhabilitation transformant quelque peu ses façades.

Un constat d’échec, la destruction comme acte fort

Si les grands-ensembles ont été une réponse efficace à la grave crise de logements qu’a connu la France au lendemain de la seconde guerre mondiale, symbolisée par l’appel de l’abbé Pierre en 1954, le crédit qu’on leur accorde a semble-t-il largement décliné depuis. La désindustrialisation couplée à la montée en puissance du pavillonnaire ont vite vidé une partie de ces quartiers, y laissant dès lors une majorité de populations parmi les plus défavorisées2. Finis à la hâte, certains de ces grands-ensembles n’ont pas manqué de montrer très vite leurs limites. Les émeutes de 2005 ont fini de les discréditer, associant intimement cette forme urbaine à la crise des « banlieues ».

Une étude TNS Sofres de 2007 montrait par ailleurs que seul 1% des français apprécierait habiter dans un « grand ensemble d’habitat collectif, de tours et de barres ». Cette forme urbaine n’attire plus ; pire elle rebute, renvoyant par la même occasion à ses habitants l’image d’un habitat particulièrement subi3.

Une barre qui s’effondre, c’est une image qui dérange en moins, un acte politique tangible, un changement (du moins visuel) radical. Il serait caricatural et injuste de résumer la politique de la ville à une simple destruction de barres et de tours. Entre 2004 et 2016, l’ANRU a contribué à davantage de réhabilitations de logements que de démolitions ; le rapport est même du simple au double4. Néanmoins, les objectifs de logements démolis dépassent aisément les seuls logements fortement dégradés5 ; l’argument d’une vétusté irrécupérable n’explique pas tout.

Ces démolitions supplémentaires s’expliquent sans doute par la recherche d’une mixité sociale accrue. Les politiques de démolition – reconstruction sont souvent l’occasion d’introduire une offre complémentaire, susceptible d’attirer de nouvelles populations moins défavorisées. A ce titre, Jean-Louis Borloo cite un quartier de Valenciennes en exemple ; aujourd’hui constitué de maisons avec jardins, cet ancien quartier sensible serait devenu attractif6.

Est-ce là le seul moyen d’attirer de nouvelles populations plus favorisées, la mixité sociale étant annoncé comme un objectif prioritaire de l’ANRU ? À quoi bon détruire des logements alors même que l’on en manque cruellement ? Dans une tribune du Monde parue le 5 décembre 2012, l’architecte Paul Chemetov ne manquait pas de relever ce paradoxe, appelant de ses vœux à « cesser de démolir des logements habitables et non encore amortis comme un enfant casse ses jouets.7»

Lyon La Duchère – Démolition de la barre 260 © ANRU

Un point de vue alternatif : vers une inversion des regards avec la patrimonialisation

L’efficacité de tels démolitions nécessite un certain recul que nous n’avons pas encore. Une certitude cependant relève de la violence d’un tel processus. L’action de raser des barres et la mémoire des habitants qui y est associée, n’est-elle pas une forme de « déni de leur histoire »8 ?

Il est toujours utile de rappeler qu’au cours du XXe siècle, dans un contexte de pénurie, emménager au sein d’un grand-ensemble doté de tout le confort moderne a été pour de nombreux ménages un marqueur évident d’ascension sociale. Ces nouveaux morceaux de villes représentaient même pour certains le symbole d’un idéal, de mixité, de plein emploi. Le web-documentaire Sarcellopolis témoigne de cet engouement de l’époque et remet en lumière les intenses liens sociaux et le vivre ensemble qui y régnait.

Le revirement d’opinion a été spectaculaire. Est-ce pour autant définitif ? Gérard Baudin et Philippe Genestier9 soulignent avec malice que les tissus dégradés des faubourgs parisiens, aujourd’hui si prisés, étaient encore traités il y a peu avec un mépris similaire. Il s’agit dès lors de ne pas avoir la mémoire courte et de garder à l’esprit qu’en urbanisme comme ailleurs, les avis et les tendances peuvent être volatiles.

Pourquoi les grands-ensembles ne pourraient-ils pas retrouver un certain crédit, plus en phase avec leurs succès d’antan ? Ne confond-on pas forme urbaine et difficultés sociales ? Et si finalement, comme le soulignent les sociologues Marc Bertier, Hervé Marchal et Jean Marc Stébé10, la destruction de ces grands-ensembles ne faisait que renforcer leur stigmatisation, achevant d’ancrer dans les mentalités cette forme urbaine comme inopérante ? Finalement, ce discrédit des grands-ensembles n’est il pas davantage à imputer au regard qu’on lui porte, qu’à sa véritable forme urbaine ?

Fort de ce constat, le ministère de la culture a lancé en 1999 un label « Patrimoine du XXe siècle » qu’elle dessert à « tout immeuble ou territoire représentatif des créations du XXe siècle »11. Selon les chiffres du ministère, un peu plus de 2800 édifices ou ensembles urbains ont reçu ce label à ce jour. Le grand ensemble de Sarcelles en fait parti.

De forme urbaine décriée à patrimoine protégé, ce changement de statut apparaît comme un moyen de questionner les images négatives qui y sont associées, de redonner à ces grands ensembles une forme de légitimité. Si ce travail sur l’inversion des regards peut paraître accessoire et limité dans son champ d’action, les sociologues Marc Bertier, Hervé Marchal et Jean Marc Stébé font part de son efficacité en s’appuyant sur l’exemple du Vieux Lyon. La patrimonialisation de cet ensemble urbain a offert aux habitants « une nouvelle lecture de leur cadre de vie quotidien. »12

Il faut toutefois veiller à ne pas passer d’un extrême à l’autre ; si certaines réalisations de cette époque présentent des qualités incontestables, des valeurs culturelles et historiques susceptibles d’être labellisées, pour d’autres moins bien conçues et parfois même très mal réalisées, la patrimonialisation apparaît comme fortement inadaptée. Les barres constituant les grands-ensembles ne valent pas toutes la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille, référence en matière de monument classé, prisé et protégé.

Un entre-deux nécessaire et prometteur

Encore stigmatisés, sujets aux avis les plus contradictoires, les grands-ensembles peinent à être acceptés comme une pièce urbaine parmi les autres. C’est sans doute en considérant ces grands-ensembles comme l’égal de la ville, avec la destruction des bâtiments les plus dégradés, la mise en valeur des plus emblématiques et la transformation permanente de tous les autres que cela implique, qu’ils pourront enfin retrouver toute leur légitimité : « La tabula rasa ou la patrimonialisation excessive relèvent d’une même pensée absolue qui nie le temps, la souplesse, la capacité à s’adapter, l’évolution »14. La recherche d’un juste milieu s’avère aussi nécessaire que délicate…

A mi-chemin entre destruction et patrimonialisation, l’architecte Cyril Hanappe soulignait le potentiel considérable de ces quartiers dans une tribune parue dans Libération13 : des logements généreux souvent traversants et bien orientés, des façades lisses facilement isolables et propices à des modifications, des toits-terrasses appelant de nouveaux usages, un foncier important permettant de densifier ou de créer de nombreux jardins…

Souvent construits en périphérie à l’époque de leur conception, les grands-ensembles occupent désormais du fait de l’étalement urbain des parties bien plus centrales de nos agglomérations. En passe de régler leurs propres problématiques, ils sont appelés à jouer un rôle majeur dans l’équilibre des villes en se densifiant tout en proposant de nouvelles qualités résidentielles.

Et s’ils étaient la solution à nos problèmes ?

La barre des Courtillières réhabilitée par l’agence RVA © Archdaily

1. Nous nous en tiendrons ici à l’idée de forme urbaine définie par Hervé Vieillard-Baron dans Banlieue et Périphérie : cette appellation est à comprendre davantage comme un paysage regroupant des tours et des barres qu’un mode d’édification précis.

2. Conférence de Jean Marc Stébé, Université de Stuttgart, Octobre 2011

3. « Faut-il patrimonialiser les grands-ensembles ? » Benoit Pouvreau – Métropolitiques – Mars 2011

4. Rapport de l’ANRU – https://www.anru.fr/fre/Mediatheque/Publications/Memo-PNRU-2016-Les-chiffres

5. « La rénovation urbaine : comparaison entre la France et l’Allemagne », Maurice Blanc – Laviedesidées.fr

6. Débat entre Jean-Louis Borloo et Roland Castro – « Faut-il détruire les barres ? » – L’express – Septembre 2004 – https://www.lexpress.fr/actualite/societe/faut-il-detruire-les-barres_488724.html

7. https://www.lemonde.fr/idees/article/2012/12/05/cessons-de-demolir-des-logements-habitables_1800037_3232.html

8. Conférence de Jean Marc Stébé, Université de Stuttgart, Octobre 2011

9. « Faut il vraiment démolir les grands-ensembles ? », Gérard Baudin & Philippe Genestier – Espaces et sociétés

10. « La patrimonialisation contre la ségrégation : le cas des grands ensembles français », Marc Bertier, Hervé Marchal et Jean Marc Stébé, Métropolitiques, 2014

11. Site internet du ministère de la culture

12. « La patrimonialisation contre la ségrégation : le cas des grands ensembles français », Marc Bertier, Hervé Marchal et Jean Marc Stébé, Métropolitiques, 2014

13. « Le grand ensemble peut faire du grand et de l’ensemble », Cyril Hanappe, Libération, Octobre 2015

14. Paris Métropole : Formes et échelles du Grand Paris, Philippe Panerai

1 commentaire

  1. Ton article rejoint notre discussion après la visite du quartier Maurepas à Rennes, tout à fait d’accord de ne pas tabula raser mais de respecter un principe d’équilibre! Très interessant !

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