Les townships sud-africains, vers une reconnaissance juridique ?

(Musonda Kabwe for Foreign Policy)

Parler de l’Apartheid est un vaste sujet.

Mon intérêt aujourd’hui se porte uniquement sur le township sud-africain, forme urbaine résultante des politiques de ségrégation raciales en Afrique du Sud. Comment cette forme urbaine est-elle née ? Comment a-t-elle survécu et pourquoi ? Et comment est-elle appréhendée au vu de l’abolition de l’Apartheid et des nouvelles donnes économiques, politiques et sociales actuelles ?

                     1948 est une date marquant un tournant de l’histoire de l’Afrique du Sud : après un long règne politique anglophone, et pour la première fois, les Afrikaners, minorité blanche de descendants des colons hollandais du Cap et des huguenots français, accèdent au pouvoir aux élections générales via le Parti National.

De là découlera la politique de séparation stricte, « apartheid » en afrikaans, des différentes communautés vivant en dans ce Dominion de l’empire britannique.

Les cloisonnements des populations dans des territoires séparés selon des critères raciaux sont très rapidement appliqués et ce grâce à des lois votées en 1950, en ce sens, dont le « Population Registration Act » qui classifie la population sud-africaine en quatre groupes : Européens, Bantous, Métis et Asiatiques.

La ségrégation résidentielle est ainsi officiellement instituée.

Il s’en suit en 1953 le « Reservation of Separate Amenities Act« , loi ségrégative plus large que la précédente puisqu’elle instaure la ségrégation raciale dans tous les domaines publics : la santé, l’éducation, les transports, les espaces publics, …).

La doctrine de l’Apartheid se donne ainsi comme objectif « le développement parallèle et séparé des races » [1] en se basant sur « une séparation territoriale systématique entre les différents groupes ethniques » [2].

Spatialement, cela donne naissance à des zones résidentielles « raciales » totalement séparées. Celles regroupant les populations noires, les « Bantoustans » sont composés de plusieurs « townships » où cette population tente de survivre, étant démunie de tout pouvoir économique également.


Sources: Rima El Herfi.
Schéma de répartition urbaine de la ville « blanche » et du township

Il est cependant à noter que le township est un mot qui existait déjà dans la juridiction de l’Afrique australe (organisation administrative et territoriale de l’empire britannique qui comprenait alors géographiquement l’Afrique du Sud) : son acceptation urbanistique date de 1984 par l’Etat libre d’Orange via la loi de de reconnaissance des townships « recognition of townships » et ce en vue de « contrôler le développement des centres urbains » et de la subdivision des terres à vocation urbaine [3].

Le township est ainsi considéré comme unité cadastrale et urbanistique, descendant et remplaçant les anciennes « locations » à l’extérieur des villes des populations blanches d’Afrique Australe.

            Cependant, cette évolution n’est pas uniquement législative puisqu’elle marque, à partir de 1950 une rupture nette morphologique et fonctionnelle avec les « locations ».

En Effet, voulant instaurer ordre et modernité, et en adéquation avec le projet ségrégationniste des Afrikaners, leur parti au pouvoir met la recherche scientifique au service de ses politiques publiques afin d’outiller les townships de logements de masse à coût très faible.

Il s’agit de la conception de la « matchbox », sorte de maison standardisée propre aux townships. Ce concept est le résultat de recherches basés sur la rationalisation des plans d’aménagement mais également de celle des différentes règles de construction de l’époque. Les concepteurs sud-africains furent inspirés par deux références européennes :

  • Le principe des cités-jardins de E. Howard
  • Et les travaux de Le Corbusier

Il y a en effet, dans le principe des cités-jardins une similitude très importante et nette avec le township sud-africain de l’Apartheid concernant l’hygiénisme et la recherche de la stabilité sociale.

Crédits : David Goldblatt, 2006

              « Aux yeux des urbanistes et des politiques sud-africains, le jardin prévu autour de la matchbox devait exalter les valeurs familiales et naturelles tout en préservant les résidents des tentations du dehors (sous-entendu de la ville) » [4].

                    Par ailleurs, on retrouve l’influence de Le Corbusier dans la volonté de moderniser et dans la standardisation du processus de création et de réalisation de la matchbox.

Mais, bien que s’inspirant de l’urbanisme culturaliste et scientifique de l’époque, le régime de l’Apartheid dévia de ces principes pour ainsi créer un urbanisme totalitaire et répressif du fait que les townships n’étaient en fait aux yeux des colons européens qu’un lieu de domination et de contrôle des populations non blanches, le but de l’ordre spatial devant conduire à un ordre social pour « garantir l’asservissement de la main-d’œuvre noire et la domination des Blancs ». Cependant, avec l’évolution de la politique dès la fin des années 70, les mesures de répression se sont progressivement assouplies.

Une des évolutions les plus parlantes fut la fin du monopole de l’Etat dans la construction de logements pour les townships noirs et métis mais également l’octroi du droit à l’accession par ces populations et ce via l’accès au crédit immobilier, autrefois impossible celles-ci étant jugées non solvables par les autorités publiques.

L’abolition de ce régime ségrégationniste en 1991 ne fut pas source de disparition des townships en Afrique du Sud. Bien au contraire, la croissance démographique des villes sud-africaines, celle économique post-Apartheid et plus particulièrement la massification de la pauvreté sont des facteurs de développement des townships et source de vie de celles-ci. Les townships, plus que jamais se développent également culturellement et socialement, créant ainsi à chacun une spécificité identitaire, notamment au vu de son passé et de sa géographie. Soweto (abréviation de South West Township), Langa, Alexandra, Khayelitsha ou encore Mamelodi sont devenus des entités de vie sociale à part entière et centres d’attraction touristique par ailleurs. Mais alors, si on ôtait du township sa connotation raciale, ne ressemblerait-il donc pas au lotissement ? Il est intéressant de noter les ressemblances tant au niveau formel, le township étant composé de de partitions de lots elles-mêmes divisées en parcelles, qu’au niveau fonctionnel du fait que ces deux outils sont ceux utilisés pour produire un espace urbain.

Ne serait-ce donc pas là justement, la raison de la survie du tonwnship ?

Et, au vu des enjeux actuels propres au contexte sud-africain (pauvreté, lutte contre le sida, le chômage galopant, l’insalubrité des townships,…) ne serait-il pas pertinent de reconnaître juridiquement et au niveau urbanistique le township comme élément central dans la planification urbaine des futures opérations d’aménagement  pour aller au-delà du compartimentage racial créé naguère par le Parti National et atteindre des objectifs urbains réels et palpables englobant finalement ces « zones temporaires d’urbanité » ?

Rima El Herfi

[1] [2] définition du mot apartheid par l’Encyclopédie Universalis. https://www.universalis.fr/encyclopedie/apartheid/

[3] Sohn Christophe, « Les avatars du township dans la ville post-apartheid. Leçons namibiennes sur le mot et la chose », L’Espace géographique, 2006/1 (Tome 35), p. 1-13. DOI : 10.3917/eg.351.01. URL : https://www.cairn.info/revue-espace-geographique-2006-1-page-1.htm [4] Ibid.

Ouvrages de référence 

Sohn Christophe, « Les avatars du township dans la ville post-apartheid. Leçons namibiennes sur le mot et la chose », L’Espace géographique, 2006/1 (Tome 35), p. 1-13

Lorenza Coray-Dapretto, « Une township sud-africaine : quelques échelles de lecture », Albion nº 2 (1997), pp. 87–108

Vanderschuren M.J.W.A, Galaria S, « La ville sud-africaine après l’apartheid : vers l’accessibilité, l’équité et la durabilité ? », Revue internationale des sciences sociales, 2003/2 (n° 176), p. 297-310. DOI : 10.3917/riss.176.0297. URL : https://www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2003-2-page-297.htm

Lee Christopher Joon-Hai, « Entre la rue et le musée : le problème du « moment présent » en Afrique du Sud », Politique africaine, 2006/3 (N° 103), p. 81-99. DOI : 10.3917/polaf.103.0081. URL : https://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2006-3-page-81.htm

Harries Patrick, « Histoire urbaine de l’Afrique du Sud : nouveaux axes de réflexion », Le Mouvement Social, 2003/3 (no 204), p. 17-33. DOI : 10.3917/lms.204.0017. URL : https://www.cairn.info/revue-le-mouvement-social-2003-3-page-17.htm

Freund Bill, « LA VILLE SUD-AFRICAINE EST-ELLE ENCORE « POST-APARTHEID » ? ÉLÉMENT DE RÉFLEXION À PARTIR DU CAS DE DURBAN », Revue Tiers Monde, 2008/4 (n° 196), p. 741-758. DOI : 10.3917/rtm.196.0741. URL : https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2008-4-page-741.htm

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