Principes, effets et limites du projet de rénovation urbaine à La Courneuve

La convention de rénovation urbaine de La Courneuve a été signée le 27 février 2006 entre l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU), le Préfet de Seine Saint-Denis, la Ville de La Courneuve, la Communauté d’agglomération Plaine Commune et l’ensemble des bailleurs sociaux présents sur le périmètre de l’opération (Office Public de l’Habitat de Seine Saint-Denis, l’OPAC Plaine Commune Habitat etc) [1].

Initié par le ministre de la Ville J-L Borloo et institué par la loi du 1er août 2003, le Programme National de Rénovation Urbaine (PNRU), qualifié de «Plan Marshall des Banlieues », prévoit un effort national sans précédent de transformation de plus de 700 quartiers répertoriés en Zone Urbaine Sensible (ZUS). Politique publique nationale déclinée localement, le Programme National de Rénovation Urbaine (PNRU) de La Courneuve, signé à hauteur de 306 millions d’euros, a pour objectif de désenclaver, réhabiliter ou démolir les 4000 logements à vocation sociale construits entre 1959 et 1968 par l’OPHLM de Paris et répartis de part et d’autre de la RD30 (2800 logements au sud et 1200 logements au nord), afin notamment de réintroduire de la mixité sociale et fonctionnelle (article 6 de la loi) [2]. Le programme, mis en oeuvre et financé par l’ANRU, trouve sa source dans les différents échecs des nombreuses politiques publiques de la ville menées depuis plus de 40 ans, ainsi que dans les défaillances des actions socio-culturelles menées contre le chômage, la pauvreté et la violence en périphérie[3]. En sollicitant les subventions de l’ANRU, La Courneuve passe cependant d’une politique de la ville sociale, centrée sur l’humain (programme d’insertion, contrat de ville, contrat local de sécurité, etc), à une politique de la ville urbaine, centrée sur le bâti[4].

Plus de 10 ans après la signature de la convention ANRU à La Courneuve, là où l’ensemble de la classe politique se félicite des effets de cette politique nationale dans les quartiers périphériques[5], nous pouvons nous demander si le PNRU constitue une réalité ou un mythe dans la politique de la ville, non seulement du point de vue des objectifs de mixité sociale et fonctionnelle qu’il promeut dans son article 6, mais aussi dans les principes urbains qu’il pose en matière de démolition-reconstruction. 


Genèse et nécessité d’un projet 

Jusque dans les années 1850, La Courneuve est un village exclusivement agricole dont l’activité est dominée par la culture des légumes, vendus aux halles de Paris. A partir de 1850, des industries chimiques s’installent (autour de la gare d’Aubervilliers-La Courneuve ouverte en 1885) et la ville prend un caractère industriel au cours de la Première Guerre Mondiale, notamment avec la métallurgie (usine Mécano). Les ouvriers affluent massivement durant les années 1920 et construisent leurs pavillons. De vastes terrains laissés libres par l’agriculture et l’industrie accueillent des grands ensembles dans les années 60, ainsi que le parc départemental[6]

Anciennes usines Mécano à La Courneuve (@site de la Ville de La Courneuve)

La « Cité des Quatre Mille logements » a été construite par l’OPH de la Ville de Paris entre 1956 et 1964 afin de désengorger la capitale, accueillir les immigrants d’Afrique du Nord et loger les ouvriers travaillant dans l’industrie locale. En 1967, Jean-Luc Godard, dans son film « 2 ou 3 choses que je sais d’elle », critique la conception du projet immobilier, parlant de « gestapo des structures »[7]. L’ensemble est cédé par la Ville de Paris à l’OPH de La Courneuve en 1984. La Cité des 4000 a immédiatement fait l’objet de politiques sociales de lutte contre la relégation spatiale et l’exclusion sociale. Ces quartiers ont présenté dès le début des années 1970 de nombreux dysfonctionnements sociaux, urbains, techniques et de gestion (mono fonctionnalité, enclavement, dégradation du bâti, équipements peu valorisés, îlots surdimensionnés, absence de qualification des espaces extérieurs)[8]

La Cité des 4000 à la Courneuve – 1956 (Architectes Clément Tambuté et Henri Delacroix)

R. Epstein, sociologue urbain, considère que la mort de Toufik Ouanes, enfant de 9 ans habitant la Cité des 4000 et abattu par son voisin en 1983, constitue le point de départ des politiques d’actions sociales et culturelles destinées à remédier au malaise des quartiers périphériques dans l’ensemble de la France[9]. A. Chalandon, ministre de l’Equipement et du Logement, avait considéré à l’époque cet évènement comme un « miroir grossissant des problèmes généraux qui se posent dans beaucoup de grands ensembles ». En 1986, la réhabilitation du quartier débute par l’implosion de la barre Debussy[10]. Les bâtiments Renoir, Ravel, Présov et petit Balzac seront ensuite successivement détruits et ce jusqu’en 2006. En  2005 N. Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, s’est rendu à la cité des 4000 après la mort d’un jeune de 11 ans, mortellement touché devant la barre Balzac le 19 juin 2005 par une balle perdue. Il avait déclaré vouloir « nettoyer au Karcher la Cité des 4000 ».  

Effets et limites : d’un urbanisme totalitaire à un autre 

Que ce soit au niveau national ou à l’échelle de La Courneuve, les effets du PNRU de 2006 sont contrastés. Cette politique publique peut en effet s’analyser sous l’angle d’un récit promu par ses initiateurs et par les médias[11]. Un récit qui compte des protagonistes pluralistes, qu’ils soient formels (signataires de la convention), ou informels (habitants et associations). Récit structuré par un scénario qui met en relation des acteurs dans un rapport de forces : J-L Borloo apparaît en homme providentiel et le plan, décliné localement, est censé favoriser l’émergence des singularités locales et la prise en main du projet par les communes. Enfin, il marque une rupture décisionnelle après 50 ans de politiques sociales dans ce quartier suivant la logique du pas à pas. 

En théorie, le PNRU semble constituer un retour des principes leplaysiens (définis dans nos deux articles précédents) dans la fabrique urbaine. En effet, comme nous l’avons vu, ces derniers plaident pour l’introduction d’une mixité douce à l’échelle de l’escalier. Le PNRU introduit aussi de la « ville culturelle » dans la ville moderne : il (re)crée des rues, des frontières, des espaces privés, des équipements publics, des lieux de vie commune, des asymétries ; en d’autres termes de la différence face à l’égalitarisme et l’uniformisation moderniste. Par la création de l’ANRU, qui délègue la conception et la réalisation des projets aux communes ainsi qu’aux habitants, le PNRU se rapproche des principes de décentralisation et de concertation tant défendus par les leplaysiens au début du XXèmesiècle. Le PNRU s’oppose cependant au principe d’équilibre en ce qu’il reproduit par une méthode brutale, en faisant table rase du passé, ce qu’ont fait les idéologues des grands ensembles. Peut-être manque-t-il alors, pour une application conforme de la méthodologie leplaysienne, une phase préalable d’observation et de comparaison (respect du principe de réalité) ; cela afin d’appliquer ensuite le plus justement possible le principe de particularité propre à chacun de ces quartiers, ce qui aurait permis aux habitants de se sentir uniques et différents des autres quartiers ANRU.

En pratique, le bilan est plus contrasté, l’ensemble des indicateurs (taux de chômage – notamment des jeunes, nombre de familles monoparentales, CSP, revenus moyens par ménages) nous montre que ce quartier concentre encore de nombreux dysfonctionnements sociaux et culturels. L’objectif principal de réaliser de la mixité sociale n’a pas été atteint et les promoteurs immobiliers peinent à venir. R. Epstein, souligne la difficulté à cerner, à définir, la notion-même de « mixité sociale », pierre angulaire du PNRU (Article 6). Elle renvoie selon lui à un état flou, idéal, d’une ville sans division dans laquelle « les divers groupes sociaux se distribueraient uniformément dans l’espace, chaque partie (les quartiers) reproduisant en réduction le tout (la ville) » [12]. Il ajoute que la définition dépend de l’échelle à laquelle on l’analyse : l’agglomération, la commune, le quartier, l’ilot, l’immeuble, la cage ou l’escalier ? 

Conscients des effets, relatifs mais encourageants, de la première phase de rénovation urbaine, les parlementaires ont adopté en février 2017 la loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine qui fixe les objectifs et les moyens du NPNRU (nouveau plan de rénovation urbaine). Ce plan prévoit une augmentation du budget de 10 milliards d’euros pour continuer la banalisation des ZUS par l’urbanisme.


Après avoir pointé les causes, les effets mais aussi les limites de ce programme à La Courneuve, nous pouvons tenter pour conclure de nous inspirer du projet mené par la SEM Territoire sur le QPV de Maurepas à Rennes. En effet, par sa politique interventionniste, la ville a su négocier en position de force face aux promoteurs immobiliers (en fixant les prix du foncier ainsi que la programmation) afin de faire réellement venir des classes moyennes ou favorisées dans ces quartiers et réintroduire de manière concrète de la mixité sociale. Les porteurs du projet ont également su revaloriser le patrimoine bâti existant, en conservant la particularité de certaines tours existantes tout en transformant les typologies de logement, cela afin de ne pas reproduire la politique de la table rase


Les orientations de quartier Gros Chêne à Rennes (QPV Maurepas)- Réhabilitation des tours existantes

[1] Convention de rénovation urbaine de La Courneuve, Quartiers Ouest, Nord et centre ville, signée le 27 février 2006

[2] Loi d’orientation et de Programmation pour la Ville et la Rénovation urbaine du 1er août 2003, dite « Loi Borloo ».

[3] ANRU.fr

[4] DORMOIS., R. Les politiques urbaines, Histoire et enjeux contemporains, PUR (Presses Universitaires de Rennes), 2015. 

[5] Ibidem 5.

[6] www.lacourneuve.fr

[7] Jean-Luc Godard filme aux 4000 (1967), Le Monde, A. LECLERC et E. RATSIMBAZAFY, 16 août 2010. 

[8] Circulaire du 21 mars 1973 dite « Guichard » relative aux formes d’urbanisation dites « grands ensembles » et à la lutte contre la ségrégation sociale par l’habitat.

[9] EPSTEIN, R. La rénovation urbaine. Démolition-reconstruction de l’Etat, coll « Académique », éd. Presses de SciencesPo, 2013, 384 p.

[10] INA, 18 février 1986, La Courneuve : implosion de la barre Debussy à la cité des 4.000 https://www.ina.fr/video/PAC00027506/

[11] MAILLARD (de), J., KÜBLER, D. Analyser les politiques publiques (2ème édition), PUG (Presse Universitaire de Grenoble), 2015.

[12] Ibidem 10. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s