Boulogne-Sur-Mer : éloge de la pratique habitante

@ Construire, Ensemble à Boulogne-Sur-Mer

Si les concepts de tradition et de modernité, ont exacerbé les tensions entre les différents modèles architecturaux et urbanistiques1 ; traversées par des ruptures et des continuités, ces notions ne sauraient toutefois donner lieu à une interprétation monolithe des évolutions des pratiques.

La « permanence architecturale », méthode de construction reposant sur la pratique habitante, développée dans les années 2000, par Patrick Bouchain, Sophie Ricard et les collectifs d’architectes Exyzt et ETC, interroge le rapport au temps et à l’espace, au savoir et à l’action de construire.

En recourant au processus de (trans)formation de l’espace par ses habitants, la démarche de la « permanence architecturale » mise en œuvre, entre 2010 et 2013, dans deux rues du quartier dégradé du Chemin Vert, à Boulogne-Sur-Mer, fait renouer la ville-port avec la pratique traditionnelle de l’autoconstruction, familiale et communautaire.

Un quartier à réhabiliter d’une ville-port

Le fait urbain et Pierre Vivien

La morphogenèse de Boulogne-Sur-Mer témoigne de la longue histoire de la ville, située sur la côte d’Opale au sud du cap de Gris-Nez, face à l’Angleterre.

Fondée à l’embouchure de La Liane et entourée de collines, la ville de Boulogne s’est construite avec et par son port, au gré des projets de conquête militaire, romaine, royale et impériale. Les structures et le paysage urbain de l’actuel centre-ville fortifié portent les stigmates de l’époque médiévale. Au-delà de son enceinte, l’urbanisation a gagné le port renforçant sa polarité et ses activités. Port militaire pendant la seconde guerre mondiale, la ville est sinistrée à 85% par les bombardements2.

L’architecte Pierre Vivien est l’auteur du plan de reconstruction éponyme, Plan Vivien, donnant les grandes orientations du nouvel aménagement de la ville. Est attribuée à ce plan, emprunt des principes de la Charte d’Athènes, une forte sectorisation des fonctions de la ville. Ce plan entraîne la construction d’un parc de logements en périphérie nord de Boulogne-Sur-Mer destinés aux sinistrés. La cité dite de Transition, bâtie entre 1954 et 1960, sur le plateau de Chemin Vert, accueille 6 000 nouveaux habitants3. Le développement du quartier étendu s’accompagne de commerces et de services publics et religieux. C’est en raison de la stabilité politique de la municipalité, gouvernée par la parti socialiste, que la ville a su mener à son terme le Plan de reconstruction et poursuivre l’urbanisation vers le Nord, sur le plateau. Le quartier du Chemin Vert s’est donc constitué en trois étapes entre 1945 et 1974 à proximité du littoral.

Le Chemin Vert et la rénovation urbaine

Le quartier, dit « populaire », du Chemin Vert, réputé pour concentrer une grand partie du parc de logements collectifs et sociaux de Boulogne-sur-Mer, est habité par une population connaissant une situation de pauvreté socio-économique avérée. L’isolement du quartier, du fait de la topographie et de sa géographie, contribue à la marginalisation géographique de cet espace urbain littoral caractérisé par une urbanisation « tourne le dos » à la mer.

Le parc de logement vieillissant, dans les années 1980, des programmes de réhabilitation sont mis en œuvre sans toutefois pouvoir agir de manière significative sur l’état du bâti dégradé et la situation économique déséquilibrée du quartier. Le quartier est classée, en 1996 au titre de la loi relative à la mise en œuvre du pacte de relance de la ville, en tant que Zones Urbaines Sensibles. Cette catégorisation entérine la mise en œuvre d’opérations de renouvellement urbain dans le cadre du Grand Projet de Ville (2000) suivi du programme ANRU en 2004 puis 2014. C’est une approche descendante et considérant indépendant le bâti et les habitants qui est alors appliquées.

Le quartier du Chemin Vert à Boulogne-sur-Mer. Localisation, insertion dans l’espace urbain boulonnais et relations avec l’environnement littoral

Être habitant et (auto)construire

L’impasse et l’idée

Les rues Delacroix et Jean Molinet, composées d’une soixantaine de maisons mitoyennes, faisant ici l’objet auquel la méthode de la « permanence architecturale » a été appliquée, sont alors comprises dans le périmètre de la politique de rénovation urbaine. Alors qu’il était question de démolir cette Cité de Promotion Familiale, en gestion par l’Office HLM Habitat du Littoral, la municipalité s’est opposée à l’application du modèle de la « tabula rasa », souhaitant réserver un autre sort à ce quartier.

L’expérience de la Rue Delacroix nait alors d’une rencontre entre un maire entreprenant et soutenue par ses habitants (Frédéric Cuvillier) , et un directeur d’agence d’architecture Construire promouvant le caractère habité de l’architecture (Patrick Bouchain). Des lors, est envisagée l’intervention sur ces logements sociaux d’un architecte prenant pour base les principes développés à la Biennale internationale d’architecture de Venise (2006) : « Construire en habitant, c’est-à-dire rester dans les lieux et les transformer. »4 L’idée est simple, il s’agit pour le bâtisseur de réaliser une construction dans son espace vécu répondant à la demande et aux usages.

« on a choisi la permanence architecturale, mais sans savoir où allait le projet. »5. Sans objectif futur à atteindre, l’expérience relève d’une démarche qui oblige à la confiance et la coopération entre les parties prenantes de l’action.

Chantier de réhabilitation @ Construire, Ensemble à Boulogne-Sur-Mer

Le temps et la ressource

La stratégie fait ainsi reposer l’œuvre architecturale sur les expériences individuelles et communautaires. Cet encastrement dans l’environnement de proximité positionne ainsi l’acte de construire en rupture avec les pratiques de l’urbanisme moderne qui dissocie le projet de construction de son contexte social et naturel.

Le rapport aux ressources disponibles inscrit également cette initiative dans une dimension résolument traditionnelle. La réhabilitation lente au prix de la démolition du quartier fixe le cadre de l’action. Le bon usage des ressources humaine et financière est donc de mise.

L’acte de construire s’inscrit dans le temps long. C’est une jeune architecte en fin de formation, Sophie Ricard, qui s’est installée dans la Rue Delacroix pour y habiter pendant 3 ans. Une année a été nécessaire à l’interconnaissance et aux partages des usages. La seconde année a été dédiées à l’identification des besoins et des moyens de les satisfaire quand la dernière a été consacrée à l’achat du matériel et à la réalisation des travaux. Cette temporalité laisse le temps à l’observation et au dialogue, à l’habitude et à l’invention.

Maison de la rue Delacroix, avant et après la réhabilitation @ Construire, Ensemble à Boulogne-Sur-Mer

Au-delà de Boulogne sur Mer

Plus largement, dans un contexte de crise de la profession, cette expérience repose la question de la figure et du rôle de l’architecte dans l’urbanisme. Ici, la participation des habitants à la transformation de leur cadre de vie est un pré-requis autant que celle de l’architecte au cadre de vie à transformer.

Cette expérience n’est pas sans rappeler la pratique vernaculaire de l’autoconstruction, processus traditionnel de la (trans)formation urbaine adaptée aux convictions et usages des bâtisseurs/habitants. En devant habitant, l’architecte ne devient-il pas un acteur comme un autre de son environnement urbain, pouvant devenir dès lors, un moteur de projets autoconstruction ?

Bien plus que dans le secteur du logement, la permanence architecturale s’institutionnalise dans celui de la culture sous le regard devenu bienveillant des municipalités. Les projets de réhabilitation de lieux sans usage, par Patrick Bouchain (Faculté dentaire de Rennes, Manufacture des tabacs de Marseille) et certains collectifs d’architectes, s’additionnent. Le rapprochement paradoxal entre la permanence architecturale et l’urbanisme transitoire questionne la capacité du modèle à essaimer et à perdurer. Finalement, la permanence architecturale ne comprendrait-elle pas comme une discontinuité dans l’urbanisme moderne ?

Mathilde Fraisse

Bibliographie

Bataille, G., & Boniface, X. 2014. Chapitre XV. Ruine et renaissance de la cité (1939-1980). In Lottin, A. (Ed.), Histoire de Boulogne-sur-Mer : ville d’art et d’histoire.Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion.

Deboudt, P., Deldrève, V., Houillon, V., & Paris, D. 2010. Chapitre 6. Une zone urbaine sensible avec vue sur la mer : le quartier du Chemin Vert à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais): Approche interdisciplinaire sur les inégalités écologiques et les inégalités sociales. In Deboudt, P. (Ed.), Inégalités écologiques, territoires littoraux & développement durable.Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion.

Hallauer, É. 2016. Résidence principale : de l’architecte habitant. In Tozzi, P. (Ed.), Villes et quartiers durables : la place des habitants : La participation habitante dans la mise en durabilité urbaine : discours, effets, expérimentations et mises à l’épreuve.Carrières Sociales Editions. 

Hallauer, É. 2015. Habiter en construisant, construire en habitant : la « permanence architecturale », outil de développement urbain ?. In Métropoles

Roux, N. (2014). Habiter autrement, un autre rapport au temps. Écologie & politique, 48(1), 37-47.

1Coornaert M. Choay F, L’urbanisme, utopies et réalités. Une anthologie.. In: Revue française de sociologie, 1966, 7-4. pp. 551-552.

2 Bataille, G., & Boniface, X. 2014. Chapitre XV. Ruine et renaissance de la cité (1939-1980). In Lottin, A. (Ed.), Histoire de Boulogne-sur-Mer : ville d’art et d’histoire. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion.

3Ibid.

4 Bouakra, N. (2013), « Patrick Bouchain, vivre en construisant », S’il fallait changer quelque chose ?,  France Culture, page consultée le 29.09.2019, https://www.franceculture.fr/emissions/sil-fallait-changer-quelque-chose/patrick-bouchain-vivre-en-construisant

5 http://strabic.fr/Patrick-Bouchain-ma-voisine-cette-architecte-1

1 commentaire

  1. Un sujet qui me rappelle mes années en génie civil… Mais sur un tout autre angle…

    L’entreprise VINCI Construction nous avait demandé de réhabiliter un ensemble de pavillons à Longueau (Hauts-de-France) avec la méthode « EnergieSprong » inspirée d’exemples aux Pays-Bas (4000 logements réhabilités).

    En quelques mots, la méthode « EnergieSprong » a pour objectif de réhabiliter des logements afin d’en faire des « bâtiments passifs » en maximisant la rentabilité (temps, dépenses, efficacité) grâce à un processus industrialisé.

    Pour résumer, cette méthode est aux antipodes du « laisser le temps à l’observation et au dialogue, à l’habitude et à l’invention »…

    De ce fait, il me semble important que les valeurs et les intérêts de la démarche de « permanence architecturale » soient aussi portés à la connaissance d’acteurs davantage technico-commerciales par exemple les ingénieurs…

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