Casbah d’Alger, vestige en péril d’une cité traditionnelle

Alger la blanche, Alger l’imprenable, Alger la joyeuse. Voilà autant de surnoms qui décrivent les multiples facettes de cette ville méditerranéenne au caractère hybride. Son développement urbain, qui remonte avant notre ère, s’organise sur trois modèles. D’abord celui de la ville traditionnelle, datant d’avant 1830, et caractérisé par le tissu de la casbah. Ensuite, la ville coloniale, s’édifiant de 1830 à 1962, dont la forme urbaine s’élabore par la société industrielle. Enfin la fabrique de la métropole, qui a débuté dans les années dès 1974 jusqu’à aujourd’hui, dont la singularité repose sur l’habitat à forte densité et les centres de consommation. Dans cette note, nous nous intéresserons au premier modèle de ville traditionnelle, dont la casbah en est le retentissant exemple.

Casbah : une ville, des conquêtes

Vista de la Plaza de Argel – 1783 – Fuente Biblioteca Nacional de España

Traditionnellement, la Casbah est découpée en deux parties. D’une part la basse casbah, lieu d’échange et de pouvoir de la vieille ville, aux rues régulières accueillant l’ancien palais du Dey. D’autre part la haute casbah, située au-delà des vestiges du rempart berbère, comportant la citadelle d’Alger (dernier palais du Dey), les habitations et les lieux de cultes. Si les premières traces de cette cité remonte à l’antiquité où elle était un port punique, berbère puis romain, on constate que cette terre a subi une multitude de conquêtes et invasions. En effet, ses conquêtes successives ont laissé des traces intarissables dans le patrimoine ethnique de la ville, riche de 2000 ans d’histoire.  D’abord comptoir phénicien au IVème siècle, la ville est refondée sur les ruines romaines dans la deuxième moitié du Xème siècle. A l ‘époque ziride, dynastie berbère, la casbah correspond au point culminant de la médina. Par la suite, les Ottomans font à leur tour de cette ville-cité, un point de départ pour les navires commerciaux en provenance de toute l’Europe. Ils construisent notamment une citadelle, qui deviendra le palais du Dey dès 1817, et dotent la ville d’une forteresse. C’est la naissance du terme Kasbah, couvrant l’ensemble de la médina.

Le coup d’éventail – 1827

Le 5 juillet 1830, l’invasion française, liée à l’incident de l’éventail, marque l’érection de la ville coloniale française. Les grands boulevards, faubourgs, magasins et administrations calqués sur la métropole, se développent à côté de la ville traditionnelle. S’opposant aux rues sinueuses et son dédale interminable, c’est le début de la marginalisation de la casbah.

Plan général de la ville d’Alger et de ses faubourgs – 1846 – gravé par J. Priet

Une structure socio-urbaine traditionnelle

Les ruelles de la Casbah – 2015 – Marie Carbo

La structure urbaine de la casbah est caractéristique du tissu des médinas arabo-berbères du Maghreb. Localisé sur un site de 55 hectares, avec 118m de dénivellation, les rues tortueuses et pentues arrivent à former un tissu homogène et dense. La « cascade éclatante de maisons dégringolant les unes sur les autres du haut de la montagne jusqu’à la mer » a fait rêvé de nombreux artistes et écrivains de passage dans cette ville historique. Faisant face à la mer, l’organisation de l’espace urbain rentre en adéquation avec la topographie du site. La ville s’édifie selon ce principe de bienveillance : édifier sans obstruer la vue sur la mer de son voisin.

Vue depuis une maison de la Casbah – 2015 – Marie Carbo

Par l’intermédiaire d’une succession de seuils, le système viaire irrigue la ville, desservant les lieux de rassemblements par des artères principales, jusqu’aux unités d’habitation par des ruelles et impasses. On passe ainsi des espaces intimes, comme les terrasses des maisons réservées essentiellement aux femmes, au hawma, désignant les espaces de quartiers semi-publics pour déboucher au souk, lieux de négociation et de socialisation ouverts à tous. Cette gradation des seuils structure ainsi la ville mais aussi la nature de ses rapports sociaux, dont le modèle sera éventré par le cadre urbain moderne. Ces figures de seuils se prolongent jusque dans les maisons mauresques, caractéristiques du tissu urbain de la casbah : le patio, dont l’eau constitue l’élément central, représente le lieu de transparence où a lieu la vie communautaire, le k’bou (alcôve), est un espace conçu pour s’asseoir et regarder à l’extérieur et la terrasse, offrant une vue vers la mer, est le lieu d’intimité pour ses habitants. Par ailleurs, l’utilisation des matériaux locaux pour la construction (briques en terre crue, enduits de terre et de chaux, pierre et bois) témoignent d’un savoir faire architectural traditionnel.

Le patio d’une maison mauresque – 2015 – Marie Carbo & Le K’bou – André Ravéreau

La Casbah et ses influences

Son classement au patrimoine mondial de l’Unesco assoit la casbah d’Alger sur un socle d’influence considérable sur le pourtour méditerranéen. En effet, en Afrique du Nord, en Andalousie ou encore en Afrique sub-saharienne, son modèle urbain se transpose durant le XVIe et XVIIe siècles. L’influence de la Casbah sur l’urbanisme moderne est aussi à noter. En effet, Le Corbusier ou encore Roland Simounet, retrouve dans la maison traditionnelle de la casbah tous les prémisses du mouvement moderne : terrasse, lait de chaux, portiques et patios. Lors de sa visite en 1931, Le Corbusier est impressionnée par le site et l’organisation de l’habitat traditionnel, jusqu’à caractériser la casbah comme “l’un des lieux le plus beau d’architecture et d’urbanisme : harmonie, vie africaine, calme de la maison, aventure de la mer”. Il  en retient la coupe qui épouse la pente, le grand paysage qui s’offre depuis les terrasses et la protection solaire depuis les cours d’habitation.

Poésie sur Alger – 1950 – Le Corbusier

Cette terre devient la référence de projets urbanistiques et architecturaux comme les cités d’habitat social (Cité Sainte-Corinne ou la cité du clos Salembier). La Team Ten reformule ainsi à leur manière le mythe de la casbah, en témoigne leur expression « casbah organisée » ou « bidonville structuré ». Le concept du web (réseau) peut être perçu comme une transposition idéalisée de la casbah. En effet, les formes ouvertes et indéterminées, ponctuées d’espaces de connexions et articulations, le tout constituant un modèle polycentrique hiérarchisé, inspire ces nouveaux architectes.

Un avenir incertain …

La Casbah en ruine – 2015 – Marie Carbo

Malgré son classement au patrimoine mondial de l’humanité à l’Unesco, la casbah tombe en ruine. L’accumulation de ses charges d’entretiens, couplée à des frais de modernisation exorbitant sont à l’origine de ce délaissement. En effet, les travaux de rénovation de l’habitat, notamment par l’installation de l’eau courante, a entrainé fuites et infiltrations sous-terraines, fragilisant les fondations. Sur les 1600 maisons comptabilisées dans les années 1960, seulement 600 subsistent.

Effondrement d’une maison – 2015 – Marie Carbo

Face à une casbah en péril, les autorités algéroises n’ont pas trouvé d’autres moyens que de nommer Jean Nouvel à la tête du plan de sauvegarde et de revitalisation de la casbah, déclenchant colère et polémique. Face à ce refus de la communauté algérienne, méfiante d’une modification brutale et amenant à la gentrification de la casbah, le doute plane sur l’avenir de cette cité aux 2000 ans d’histoire.

« La Casbah d’Alger, pour nous, bien avant d’appartenir à l’humanité appartient d’abord à ses habitants, qu’ils possèdent un titre de propriété ou non et aux Algériens dont la lutte révolutionnaire contre le colonialisme français a régulièrement pris appui sur sa capitale et en particulier, sa Casbah »

(Lettre Ouverte à Jean Nouvel, L’humanité, 20 décembre 2018)

Sources

Ait Sidhoum, « Alger, ville de fortune », 2017, p.14

Bonillo, Jean-Lucien, « Les architectes modernes et les enseignements de la casbah », Actes Sud, 2006, p.9

Boudiaf Bouzid, « Les trois âges de la ville algérienne », Villes en parallèle, n°36-37, décembre 2003, p.21

Dris, Nassima, « Formes urbaines, sens et représentations : l’interférence des modèles », 2005, p.13

Harzoune, Mustapha , « Salah Guemriche, Alger la Blanche, Biographies d’une ville », Hommes & migrations, 2012, p.4

Pagand, Bernard, « De la ville arabe à la ville européenne : architecture et formation urbaine à Constantine au XIXe siècle », Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n°73-74, 1994, p.15

Picard, Aleth, « Architecture et urbanisme en Algérie. D’une rive à l’autre (1830-1962) », Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n°73-74, 1994, p.17

Ravereau, André. – La Casbah d’Alger, et le site créa la ville. – Préface de Mostéfa Lacheraf. – Paris, Sindbad, 1989.- Collection Bibliothèque arabe

Taïeb, Messaoud, « La structure urbaine d’Alger : éléments pour les études urbaines en pays sous-développés », Annales de Géographie, t. 80, n°437, 1971. p. 33-44

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