Habiter la sculpture moderniste

J’habite la tranquille banlieue de Meudon. Se dessine entre les toits du pavillonnaire boisé, une curieuse tour de brique, comme un totem.

Sculpture habitacle dans le jardin d’André Bloc à Meudon.

Cette tour est l’œuvre d’André Bloc, un architecte moderniste fondateur de la fameuse revue L’Architecture d’aujourd’hui (AA), reflet de l’esprit avant-gardiste, des différents courants de la théorie architecturale qui ont contribué à l’établissement de la modernité.

Bloc s’installa sur la colline de Meudon à 50 ans, sur une parcelle libre pour y construire sa résidence principale et laisser libre cours à sa création. Dans son jardin, en face de sa maison, quintessence de l’architecture moderne, il bâti seul, à l’aide de briques, deux «sculptures habitacles».

Uniquement la juxtaposition de ces deux mot interroge: habitacle signifiant recevoir l’activité d’habiter et sculpture relevant de l’œuvre d’art. Bloc souhaitait-il faire de ces sculptures une habitation ?
De là me viens ma problématique, les architectes modernes construisez-t-ils vraiment pour les gens ou dans l’optique de créer des sculptures représentatives d’un style, d’un concept, pour correspondre à une forme ? N’étaient-ils pas plus intéressés par l’esthétique que par l’usage de leurs bâtiments ?

En effet il ne s’agit pas ici de généraliser mais de comprendre la genèse de cette démarche pour distinguer la frontière entre art et architecture, entre formalisme et fonctionnalisme.
Tout commence au début du XXème siècle, les prémisses du modernisme découlent d’une rupture avec le passé. Fini les bâtiments traditionnels et académiques qui manquent de logique et de rationalité constructive. L’américain Louis Sullivan devient célèbre avec sa phrase « la forme suit la fonction. Telle est la loi ». Il prescrit une architecture simple à lire et à utiliser, allégée de tous décors rapportés du passé.
Tout ce qui n’est pas nécessaire au fonctionnement du bâtiment doit disparaître, la beauté architecturale découlera naturellement du respect de ces aspects fonctionnels.

En 1908, l’architecte autrichien Adolf Loos en rajoute une couche en publiant Ornement et Crime, un pamphlet qui bannit toute ornementation, tout superflu architectural, pour se concentrer uniquement sur la spatialité pure de l’espace, basée la fonction de bâtiment.

L’architecture ne doit pas être maquillée mais se concentrer sur l’essentiel : la lumière, l’espace, le sentiment, le tout associé à une fonction. En somme, l’architecture ne doit pas se concentrer sur l’esthétique mais sur l’utilité, la structure et les usages.

Cependant, le credo de Loos et Sullivan a été en profond décalage au regard de ce qu’ils ont produits par la suite. Le fonctionnalisme reste plus une théorie qu’une réalité chez les architectes modernes.
En effet, l’idée de rupture avec le passé, de rejet de l’académisme est présent mais à trop vouloir s’affranchir d’un style ils en ont créer un nouveau : le style international. Effectivement, les réflexions de la Charte d’Athènes aboutissent à la cohésion d’une nouvelle vague d’architecture, qui ne dépend pas des contraintes géographiques ou culturelles, mais d’une esthétique réglementée. Une nouvelle dictature du beau, un style qui répond au climat industriel et aux innovations technologiques de l’époque, du béton armé lisse, des baies de verre immenses, des grattes-ciel en acier. Un cocktail détonnant esthétiquement mais moins abouti en ce qui concerne les usages.

L’identité visuelle du modernisme trouve ses racines dans l’envie de renouveau, et l’homme nouveau ne peut pas suivre les mêmes habitudes de vie que l’homme ancien. Plus moderne et technologique, l’homme nouveau circule en voiture et voit le ciel ses fenêtres hautes perchées.
L’architecture moderne devient alors une série de bâtiments manifestes de ce changement de modèle, comme une provocation pour encourager une évolution des mentalités et des modes d’habiter.

Ainsi, les architectes du style international entendaient s’appuyer sur des concepts forts, chaque bâtiment est une performance représentative d’une revendication.

En 1930, Mies van der Rohe dessine la Farnsworth House, une maison où la structure d’acier permet de n’avoir aucunes façades porteuses, elles sont totalement vitrées. Comme un objet d’art posé dans la forêt, cette maison représente pour Mies une nouvelle façon d’habiter la modernité. La frontière entre l’intérieur et l’extérieur est floutée par toute cette transparence. L’homme nouveau peut alors y «exister en harmonie avec la culture de son temps tout en se réalisant».
Mies adopte ici un vocabulaire bien plus formel que fonctionnel, la question de l’usage passe après l’aspect esthétique et manifeste de la maison.

Ainsi, l’architecture est ici pensée comme une œuvre visuelle et constructive, qui appuie des idées théoriques. Même si la dimension esthétique en architecture est essentielle, habiter n’est pas une performance artistique. Qu’en est-il du bien-être des usagers ? Habiter dans une boite de verre, si jolie soit-elle, ne semble pas adapté à tous les usages, pour une chambre par exemple. Au-delà du fait que de construire une maison de verre équivaut à ne produire qu’un immense pont thermique, à t-on vraiment envie, pour des questions d’intimité et de confort, de vivre dans une vitrine ?
Le but des architectes modernes était justement de faire ce qui n’était pas recommandé, de transgresser les règles du passé même si elles étaient bien fondées, et provoquer le visiteur, le confronter au changement moderne.

L’aspect fonctionnel, agréable et vivable des espaces crées s’estompe au profit du concept de renouveau.
On assiste à une sorte de course à qui sera le plus visionnaire, une obsession de l’innovation par la technique et non par la sociologie; pour la forme qu’elle dégage et non pour l’usage qu’elle permet. L’architecte prend alors la même fonction que l’art, illustrer pour véhiculer un message. Les architectes modernes ne se justifient pas sur les formes souvent déroutantes qu’ils produisent. Ce discours incomplet est tout de même très efficace pour transmettre un concept.

Le Bauhaus est la représentation suprême du courant moderne, où le visuel prend le dessus sur le reste. L’architecture y est considérée comme l’une des nombreuses disciplines artistiques qui y sont enseignées. Les façades, très composées ressemblent à des tableaux de Mondrian, l’art est un moyen de s’échapper de la tyrannie de l’espace réglementé. A travers cette unité autour de la création, les architectes du Bauhaus produisent des expérimentations volumétriques plus qu’usuelles ou fonctionnelles.

Le devoir de l’architecte qui consiste à construire pour les gens selon ce qui est considéré pratique pour habiter, s’estompe en faveur de la forme et de l’innovation qu’elle transmet. Le caractère expérimental et moderne du bâtiment prime sur sa rationalité d’usage et véritablement architecturale. Les architectes modernes dessinent des espaces qu’on considérerait aujourd’hui gratuits et non fonctionnels, des salle de bains ouvertes, des maisons sur pilotis sans traitement du rez-de-chaussée, tout ça pour illustrer une structure constructive et conceptuelle.

Ainsi, peu d’architectes modernes se sont intéressés aux usages et aux meilleures manière d’habiter selon la fonction d’un espace. Le Corbusier est l’un des seuls à s’être questionner sur l’habitat, les orientations solaires selon les pièces, les mesures de l’homme et les meubles qui y correspondent, son architecture n’était pas uniquement figurative et sculpturale.

La frontière entre l’architecture et l’art dans le courant moderne est donc très floue. L’artiste Gordon Matta- Clark dit que «  la différence entre l’architecture et la sculpture consiste dans la présence ou non de plomberie  ». Cette affirmation un peu caricaturale illustre bien, d’après moi, le manque d’humanisme des architectes modernistes.

Les sculptures habitacles d’André Bloc représentent selon moi l’esprit d’expérimentation du mouvement moderne et de l’union qui peut exister entre art et architecture. La volonté de changer les codes, et d’aller au-delà des conventions a permis aux modernes d’appréhender l’architecture comme autre chose que de l’habitat et de se concentrer sur l’expérience visuelle, pour la beauté de l’objet.
A travers ces sculptures Bloc met de côté le fonctionnalisme et souhaite créer un corps à corps entre les visiteurs et son œuvre. Beaucoup d’architectes postmodernes vont après lui se voir comme des artistes et se décharger de toute responsabilité envers leurs usagers, comme Frank Gehry ou Rem Koolhaas. Leurs bâtiments seront proclamés comme appartenant au monde l’art et seront aussi, si ce n’est plus, confrontés à la critique.

Source des images dans l’ordre :

Tour d’André Bloc : https://www.flickr.com/photos/jsebmaur/21012126674

Igloo d’André Bloc : https://www.admagazine.fr/architecture/balade/diaporama/les-sculptures-dandre-bloc-a-meudon/30858

Farnworth House : https://delightfull.eu/inspirations/2018/01/03/unique-design-renowned-farnsworth-house-mies-van-der-rohe/

Sculpture André Bloc : https://scandinaviancollectors.com/post/154445133730/andr%C3%A9-bloc-architectural-maquette-c1950s

Maison de Gropius au Bauhaus : journal-du-design.fr/architecture/nouvelles-maisons-sur-le-site-du-bauhaus-a-dessau-par-bruno-fioretti-marquez-114453/

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